Yomoni, gestion éclairée

Ne soyez pas des commentateurs sportifs

Juillet 2006, j’habite en Asie. La finale de coupe du monde France-Italie commence à deux heures du matin. Ç’a intérêt à en valoir la peine.

Cinquième minute : Florent Malouda s’effondre dans la surface de réparation. L’arbitre siffle. Penalty ! Zinedine Zidane se présente devant Buffon ; le numéro 10 français s’élance et tente une « Panenka », c’est-à-dire une frappe molle, très peu appuyée, censée surprendre le gardien. Le geste de Zidane est parfait, la frappe est imparable, le gardien italien est battu, le ballon flotte tranquillement vers le but, seulement sa trajectoire est un peu haute, si haute qu’il heurte le bas de la barre transversale. Heureusement pour Zidane, le ballon était déjà en trajectoire descendante, il est certes dévié par la barre, mais tombe quand même du bon côté de la ligne de but. Le banc français exulte. L’équipe de France vient d’ouvrir le score. Installés dans les tribunes, les commentateurs français crient déjà au génie !

Il y a bien des raisons de dire du mal des commentateurs sportifs. L’une d’entre elles est leur tendance à critiquer un joueur qui a fait un choix risqué qui n’a pas payé. Et quand un autre joueur prend une décision tout aussi hasardeuse mais couronnée de succès, alors là c’est un génie. Évidemment, les commentateurs décident si la décision était bonne ou mauvaise après en avoir vu le résultat.

Pour un milieu de terrain, le taux de succès d’un penalty en Coupe du Monde est de près de 80% (et de plus de 85% si le joueur a joué moins de 30 minutes). Donc la stratégie optimale est de ne prendre aucun risque : c’est au gardien de tenter quelque chose pour avoir sa chance. Bref, Zidane a pris une mauvaise décision. Malheureusement ce ne sera pas la seule du match...

Juger la décision selon son résultat

Les commentateurs sportifs ne sont pas les seuls coupables : on a trop souvent tendance à interpréter les décisions selon leur résultat. Celui qui rencontre le succès après avoir pris un gros risque est un héros, alors que celui qui échoue après avoir pris le même risque, dans les mêmes conditions, passe pour le dernier des imbéciles.

Des chercheurs ont par exemple demandé à des étudiants de juger des interventions médicales et des décisions financières. Dans le cas d’une opération de chirurgie cardiaque ayant un taux de mortalité moyen de 8 %, quand le patient survivait 85 % des participants jugeaient que le chirurgien avait pris la bonne décision, contre seulement 15 % si le patient mourrait[1]. Alors qu’on leur avait explicitement dit de ne pas tenir compte de l’issue, ils jugeaient donc beaucoup plus favorablement les décisions couronnées de succès. Comme les commentateurs sportifs, ils ne se demandent pas ce qui constitue une bonne ou mauvaise décision, et se contentent de dire que celui qui échoue doit forcément s'être trompé.

Évidemment, au moment de prendre la décision, on ne disposait pas de données sur l’avenir. On ne pouvait donc pas utiliser le résultat à venir pour se décider. Se comporter après coup comme si le futur était facile à prédire est ce qu’on peut appeler un « biais rétrospectif ». (L’anglais outcome bias indique clairement que l’interprétation d’événements après coup dépend fortement de l’issue, outcome.)

Mieux vaut être discipliné que chanceux (c’est plus fiable)

En regardant les choses à tête reposée, on peut distinguer quatre cas. Si on prend une décision sensée qui marche alors on a un succès mérité, mais si elle échoue alors on n’a pas de chance. En revanche, si on prend une décision illogique qui réussit, c’est qu’on a juste eu de la chance ; et si c’est un échec alors la logique a triomphé.

Ça c’est un point de vue à froid : en réalité on va souvent accorder plus d’importance à l’issue qu’au processus de décision. Le problème est que si on prend la bonne décision mais qu’elle conduit au mauvais résultat on aura ensuite plus tendance à tenter sa chance un peu au hasard : j’ai fait tout ce qu’on m’avait dit et pourtant j’ai perdu de l’argent, alors autant faire ce que je veux.

Quand on se focalise sur le résultat plutôt que sur le processus de décision, on a tendance d’une part à faire des non-choix, à investir mou, et d’autre part à ne regarder que le risque de perte. Par exemple, en mettant tout votre argent sur des livrets et des assurances-vie en euros vous ne risquez pas de perdre d’argent (avant inflation du moins), mais sur le long terme vous n’allez pas en gagner beaucoup non plus. Si vous investissez pour partie en Bourse, vous avez plus de chances de gagner plus (c’est donc un choix sensé), mais en cas de contre-performance, vous pourriez vous sentir coupable. Bref, attacher plus d’importance au résultat qu’à la manière de prendre la décision pousse à faire de mauvais choix.

Contrôler ce qui est contrôlable

La bonne nouvelle : une autre étude a montré que quand on est incité à favoriser le processus de décision plutôt que son issue, on prend de meilleures décisions. Ça tombe plutôt bien, vu que le processus est justement ce que vous pouvez contrôler : vous ne pouvez pas contrôler la Bourse, mais vous pouvez contrôler votre allocation d’actifs et vous pouvez contrôler combien vous épargnez chaque mois.

Oui, prendre la bonne décision a parfois de mauvaises conséquences. Mais il ne faut pas s’attendre à gagner à chaque fois : la bonne décision[2] est celle qui réussit plus souvent, pas celle qui réussit à tous les coups (ça c’est un fantasme). Si vous épargnez régulièrement et placez cet argent dans une allocation d’actifs adaptée à votre situation, vous verrez les effets positifs à long terme. Sauf si à chaque chute de la Bourse vous vous dites que vous auriez dû mettre tout votre argent sur un livret et que vous liquidez toutes vos actions juste après une forte baisse. Sauf si à chaque envolée boursière, vous regrettez de ne pas avoir tout investi en actions et faites exactement ça (là aussi à contretemps). En bref, il faut choisir une stratégie de placement en fonction de ses chances de succès à l’avenir, pas en la jugeant à l’aune d’un seul coup de dé.

[1] : Baron et Hershey : “Outcome bias in decision evaluation”, Journal of Personality and Social Psychology 54(4), pp 569–579 (1988).

[2] : Simonson et Straw : “Deescalation strategies: A comparison of techniques for reducing commitment to losing courses of action”, Journal of Applied Psychology 77(4), pp. 419–426 (1992).