Yomoni, gestion éclairée

La combustion des carburants fossiles (charbon, pétrole, gaz) émet du CO2 qui contribue au réchauffement climatique. En tant que consommateur, vous pouvez acheter une voiture qui consomme moins (ou un vélo), ne pas prendre l’avion pour un oui ou pour un non, etc. Mais que peuvent faire les investisseurs ? Deux modes d’action ont été proposés : opposer des critères environnementaux aux critères financiers ou bien tenir compte des conséquences économiques du changement climatique sur la vente des hydrocarbures.

Boycotter les compagnies pétrolières

Certains militants écologistes proposent de s’en prendre aux vendeurs plutôt qu’aux acheteurs. Comment ? En vendant les actions de compagnies produisant du charbon, du pétrole ou du gaz. Il s’agit d’une forme de boycott : arrêter d’acheter un produit (en l’occurrence des actions), non parce qu’il est trop cher ou que sa qualité a baissé, mais parce qu’on a des griefs contre le vendeur.

Quel sera l’impact réel pour la compagnie pétrolière si vous vendez toutes vos actions Total ? Pas grand-chose. D’une part, parce que la transaction aura lieu sur un marché dit secondaire, où la société elle-même n’intervient pas : ce n’est pas Total qui achète ou vend les actions mais d’autres investisseurs. Alors qu’est-ce que ça change pour l’entreprise si ses actions sont détenues par Dupond plutôt que par Martin ? Pour se financer la société vend —de temps en temps— de nouvelles actions sur un marché primaire. Ensuite ces actions peuvent être échangées entre investisseurs sur un marché secondaire. (Les ventes d’actions  sur les marchés primaires sont dérisoires par rapport aux volumes échangés sur les marchés secondaires.) Ces transactions entre investisseurs n’affectent pas financièrement l’entreprise. Du moins pas directement.

Mais que se passerait-il si de nombreux investisseurs vendaient leurs actions ? Les cours baisseraient, ce qui attirerait de nouveaux acheteurs. Si l’action d’une compagnie pétrolière vaut intrinsèquement 100 € et que de nombreux investisseurs (ou plutôt « désinvestisseurs ») vendaient leurs actions à n’importe quel prix le cours chuterait à disons 80 €. Mais ceux qui ne s’intéressent qu’à la valeur de l’action et non aux questions environnementales considéreraient que c’est les soldes : tout est à −20 %. Ils achèteraient à la pelle, faisant remonter les cours.

Pour avoir un impact sur les cours il faut que les vendeurs systématiques soient suffisamment nombreux pour que les acheteurs n'aient pas les moyens de suivre : ce  boycott ne peut donc marcher qu’à très grande échelle. Et même si une telle masse critique était atteinte, que se passerait-il concrètement au-delà d’une baisse du cours des actions ?

Réévaluer la valeur du stock

Dans le paragraphe précédent, j’ai parlé de ventes d’actions sur des critères non-financiers : vendre pour 100 € ou moins l’action d’une compagnie pétrolière valant intrinsèquement 100 €. Un point de vue différent est que l’action ne vaut pas vraiment 100 € et donc qu’à 100 € elle est trop chère.

La raison est que le stock de pétrole (et encore plus de charbon) contenu dans le sol est si énorme que si on l’extrayait et le brûlait intégralement, la température grimperait de plusieurs degrés. Une partie devra donc rester sous terre. C’est comme si un magasin se rendait compte que son stock alimentaire arrivait à péremption ou que des vêtements étaient sur le point de passer de mode : la valeur du stock baisserait, et la valeur de l’action de l’entreprise aussi. Ceci n’est pas idéologique mais bel et bien financier : si tout le charbon ou tout le pétrole que possède une compagnie n’est pas vendable alors la valeur du stock et donc de la société doit être corrigée à la baisse.

De ce point de vue, la valeur de l’action n’est pas de 100 € mais peut-être de 70 € (sans doute moins dans le cas du charbon) : à 100 € l’action est trop chère et doit être vendue — sur des critères purement financiers. Il ne s’agit pas d’un boycott, mais plutôt de dire : ce produit est moins bien que ce que je pensais et au prix actuel je le trouve désormais trop cher. Cet argument étant économique, il a plus de chances de rallier des investisseurs institutionnels (banques, fonds de pension) qu’un appel au boycott.

À court terme, le cours pourrait effectivement baisser à 70 €. Et à plus long terme, la compagnie pétrolière saisirait le message, qui proviendrait dans ce cas de ses actionnaires (qui votent en assemblée générale) et non d’activistes ne détenant pas d’actions. Elle n’investirait plus pour accroître ses réserves (tout comme un magasin de vêtements ne dépenserait pas d’argent pour augmenter son stock d’articles démodés). Elle éviterait notamment les modes d’extraction les plus chers (sables bitumeux, exploration arctique) qui sont aussi les plus polluants. Bref, il y aurait un impact sur le monde réel.