Yomoni, gestion éclairée

Les Français adorent se rêver en « bons pères de famille ». Pas besoin pour ça d’avoir des enfants, il y a des bons pères de famille célibataires : être un bon père de famille, c’est dans la tête que ça se passe.

Les paradoxes du bon père de famille

Les bons pères de famille sont prudents : ils ne jouent jamais en Bourse (mais ils jouent souvent au Loto). Ils ne sont pas flambeurs : ils ne roulent pas en voitures de luxe (mais ils font du leasing pour acheter une voiture neuve tous les trois ans). Les bons pères de famille sont malins : ils négocient leurs taux d’emprunt immobilier (mais ne comparent pas les assurances sur l’emprunt). Ils sont écolos : ils prennent des douches au lieu de bains (mais possèdent une piscine). Les bons pères de famille sont prévoyants : ils mettent régulièrement de l’argent de côté (mais le laissent sur un livret A).

Quand j’entends parler d’un « placement de bon père de famille », je sais que ça ressemblera plus à un coffre-fort qu’à une poule aux œufs d’or. Le but est de ne courir aucun risque, pas d’atteindre ses objectifs financiers — protéger l’argent plutôt que de l’investir.

Les bons pères de famille font les mauvais épargnants

Les épargnants avertis placent leur argent en fonction de leur situation et de leur but. Quand ils ont de l’argent qui servira à faire une dépense dans six mois ou en cas de coup dur, ils le mettent sur un livret ou une assurance-vie en euros parce que leur but n’est pas de gagner de l’argent, seulement que l’argent soit encore là quand ils en auront besoin. Et pour le long terme ils placent leur argent à moitié en Bourse et à moitié sur des assurances-vie en euros ou des livrets (ceux dont le long terme est plus long et qui comprennent mieux les placements financiers ayant une plus grosse moitié en Bourse que les autres).

Chez les bons pères de famille, la règle numéro un est de ne surtout pas prendre de risques avec son argent. La règle numéro deux est de ne pas se demander ce que signifie la règle numéro un : hors de question de se renseigner sur ce qui est réellement risqué selon les circonstances. Le bon père de famille cherche la sûreté psychologique, pas financière — sans doute que le placement ne rapportera rien, mais au moins on ne pourra pas lui reprocher de ne pas être un bon père de famille. Il faut bien voir que le bon père de famille a une volonté d’acier, et que des détails futiles, tels que la réalité, ne le feront certainement pas changer d’avis.

La peur du risque chez le bon père de famille

Vu que placer tout son argent en Bourse est risqué à court ou moyen terme, le bon père de famille extrapole en disant que mettre de l’argent en Bourse, même un peu, et même pour le long terme, est forcément risqué. Alors il garde tout son argent sur un livret A, pendant des décennies, pour ne pas prendre le moindre risque, et certainement pas celui que ses placements rapportent de l’argent. Parce que chez les bons pères de famille la certitude de gagner moins est une forme de sécurité.

L’épargnant averti n’est pas plus casse-cou que le bon père de famille : il prend juste les risques qui méritent d’être pris. Il se dit que sur son capital de 50 000 €, il a besoin d’en garder 20 000, en cas d’imprévus ; il place donc son argent de manière à ce qu’il rapporte autant que possible sur le long terme, sans risquer de jamais tomber en-dessous de 20 000 €. Le bon père de famille ne se demande pas combien d’argent il doit être sûr de garder : il se dit que comme il ne peut pas se permettre de perdre tout son argent, il ne peut pas se permettre de perdre un centime. Il enferme donc tout son argent dans des livrets (sauf l’argent qu’il joue au Loto bien sûr).

Être un bon père de famille, c’est prévoir

Alors que l’épargnant averti essaie de concilier des objectifs différents, par exemple maximiser les gains à long terme tout en s’assurant de toujours avoir de l’argent disponible, le bon père de famille n’a quant à lui que des critères de court terme. Il risque donc d’avoir du mal à payer les études de ses enfants, ou à financer sa retraite, parce qu’il a choisi des placements (comme les livrets), qui semblent sans risques, au lieu de se demander quel placement aurait le plus de chances de lui permettre d’atteindre ses objectifs. À l’âge de la retraite le capital d’un épargnant averti vaut deux fois celui du bon père de famille, comme dit le proverbe. Le problème n’est donc pas tant que le bon père de famille ne prenne que peu de risques, mais surtout qu’il en prend précisément en essayant de fuir le danger ; il court de grands dangers à long terme pour éviter de plus petits dangers à court terme.